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Effets du libéralisme

Au carrefour de l’histoire où elle est parvenue, la France incertaine et divisée doit choisir. Nous avons dépassé le terme de ce que l’on peut appeler l’ère heureuse de la décadence. Le laisser aller, l’improvisation, le désordre ont épuisé leur crédit sur les générations à venir ; les sursis accordés aux fautes des hommes par la lente justice de l’histoire sont venus à expiration. Ce sont les Français d’aujourd’hui, ceux qui sont parvenus, ceux qui parviennent à l’âge d’homme, qui paieront dans peu d’années ou de mois le prix des fautes commises, s’ils ne savent pas y parer. Quand la vie nationale est menacée dans ses sources mêmes, elle ne se sauve plus que par le sursaut qui s’attaque aux principes du mal. Dès maintenant, il n’est plus permis de choisir entre la facilité et l’effort, entre la mollesse insidieuse des déclins tranquilles et les dures reconstructions. Si nous ne choisissons pas de réagir et de renaître, il nous faut choisir de sombrer dans la guerre civile et dans l’invasion. La situation de l’Europe, la misère présente, la guerre possible, nous annoncent que l’abaissement de la France ne serait pas paisible. De telles menaces doivent nous remplir d’espérance et de courage : puisque l’époque de l’inaction et de la douceur de vivre est passée, faisons en sorte que la rudesse de ce temps soit féconde ; les efforts, les risques de la renaissance ne sont pas plus grands, ils sont plus beaux que ceux de l’agonie.

Nous ne sommes plus, du reste, au temps où la solidité des biens, la rareté des échanges, la spécialisation des activités mettaient une grande partie de la nation à l’abri des malheurs publics. Nous ne sommes plus au temps où une crise ne frappait qu’une industrie, où une défaite ne frappait que les armées, où les grandes catastrophes n’atteignaient la nation que dans telle de ses classes ou de ses provinces. Les formes nouvelles de l’économie et de la guerre rendent les intérêts particuliers plus solidaires que jamais de l’intérêt général. Ce qui menace la France menace d’abord chaque Français dans ses plus personnelles espérances et dans sa liberté la plus secrète, dans son indépendance et dans sa vie. Le monde où nous vivons ne nous fera pas grâce : nous devons ou le changer ou périr.

Il n’est plus possible de choisir l’État et l’individu, l’intérêt des particuliers et l’intérêt général. Sans doute, ils sont l’un à l’autre étrangers et antagonistes, et l’un contre l’autre il faut les défendre. Nous voyons aujourd’hui les féodalités économiques de la finance et des trusts imposer à l’individu la domination la plus despotique dans le même temps qu’elles dissocient l’État et l’affaiblissent. Ce qui affaiblit l’État ne libère point les individus, ce qui contraint les individus n’accroît pas la solidité et la grandeur de l’État. Les événements montrent aux défenseurs de l’ordre et aux défenseurs de la liberté, si longtemps opposés, que leur cause est commune. L’autorité doit lutter contre les tyrannies usurpatrices. La liberté a besoin d’ordre. Créons la nouvelle société qui saura les unir.

Le libéralisme démocratique abandonne la puissance aux ambitieux les plus habiles ou aux fonctions les plus nombreuses. Le libéralisme économique abandonne la puissance aux aventuriers d’affaires et aux financiers bien pourvus ; et les usurpateurs de la puissance économique, et les usurpateurs de la puissance politique échangent les subsides, les services et les protections. Ainsi une société qui devrait avoir pour loi suprême le bien commun de ses membres est soumise à tous les caprices de l’opinion et de la réussite, abandonnées au double hasard de la concurrence et de la compétition. Une société qui devrait avoir pour but de donner la paix aux hommes qui la composent n’est plus qu’un vaste champ de bataille, où les meilleurs ne triomphent presque jamais. Lutte des partis, lutte des classes : le jour viendra où il apparaîtra inconcevable qu’une société ait pu tolérer ces conflits abominables - que dis je ? Les tolérer : en vivre, et les justifier. Or, qu’on le remarque bien : que ces luttes restent indécises, ou que triomphe une des forces en présence, le désordre reste le même. La tyrannie n’est que la conclusion tirée de l’anarchie par les plus nombreux ou par les plus forts – et celle du nombre, et celle de l’argent sont de toutes les plus barbares. L’anarchie et la tyrannie ne sont que les fruits naturels d’une société qui trahit sa mission et laisse ses membres livrés à eux mêmes. L’état présent de notre pays et du monde vérifie durement les jugements de l’intelligence, et nous rappelle que, politiquement et socialement, l’anarchie et la tyrannie ne font qu’un.

Politiquement et socialement : là encore, y a-t-il deux problèmes ? Longtemps, on a pu le croire et l’on voit encore aujourd’hui de prétendus « défenseurs de l’ordre » en politique qui se font, en économie, les apologistes du désordre. Rien n’est plus ridicule que de voir les mêmes hommes affirmer qu’il est néfaste de laisser l’homme livré à lui-même politiquement, et qu’il est bon et salutaire de le laisser livré à lui-même dans son activité économique. Qu’on le veuille ou non, l’ordre politique, l’ordre économique et social sont solidaires. L’ordre économique sans l’ordre politique est impossible, puisque nulle force ne l’impose. L’ordre politique sans l’ordre économique et social est despotique, puisqu’il n’est que la force mise au service des privilèges et des abus. Assez de ces hypocrites défenseurs de l’ordre politique, qui plaident pour le désordre en économie, et ne voient dans l’ordre politique que le moyen de perturber une anarchie sociale qui fait leurs profits et leur puissance.