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Demande d’adoption d’un bon et honnête villageois dans une famille bien réglée

Je suis accoutumé à vivre en famille ; il m’en a beaucoup coûté de quitter la mienne ; mais pour qu’on n’imagine pas que ce soit légèreté de ma part si je m’en éloigne, je vais faire un court exposé de ce qui s’est passé dernièrement. La maison était nombreuse : enfants, serviteurs, valets, servantes ; tous s’y trouvaient assez bien ; nous aimions notre père commun ; nous sentions ses défauts, et nous trouvions plus commode de les supporter pour être plus tranquilles. Ces défauts partaient de l’habitude d’une longue domination ; le cœur était bon, c’est l’essentiel. Tout va bien lorsqu’on est en train d’aimer ; aussi nous ne célébrions pas une de ces fêtes annuelles de notre religion sans crier au dernier coup de vin : vive notre père : ce cri était unanime, et faisait écho à la cuisine et à toutes nos fermes.

Tout en jouissant doucement de la vie, à quelques injustices près nous, nous nous endettions. Comme nous avions laissé au bon-homme la jouissance du bien de notre mère, nous voulûmes compter avec lui ; il vola au devant de nos désirs ; sa bonté, sa justice, furent célébrées d’une voix unanime. On devait aux serviteurs de longs arrérages : on les appela à consulter avec nous sur les moyens de nous tirer d’affaire. Depuis ce temps-là, tout a changé. Les serviteurs, flattés par quelques-uns de mes frères, ont pris le dessus ; mon pauvre père n’a pas conservé l’ombre d’autorité ; au lieu de cela on le garde à vue dans une chambre qui n’est pas celle qu’il aimait.

Un de mes cousins, un grand flandrin, porteur d’une figue à boire dans une ornière, s’est déclaré un des premiers contre la règle, en disant que, tenir tête à son père est le premier des devoirs d’un enfant bien élevé. Il s’est associé un faiseur d’almanachs qui nous servait de secrétaire ; il se dit un héros, appelle l’autre un sage ; et sous ces belles dénominations, ils sont les maîtres partout ; ils font asseoir les marmitons à table, les enivrent, leur persuadent qu’il est plus beau de crier vive la maison, que vive notre père.

Ce n’est rien que de crier bêtement vive la maison, et de manger le rôti avec celui qui l’a tourné ; encore faut-il dîner. Il nous est arrivé de n’en rien faire ; il ne se décidait rien à la cuisine à moins qu’on ne fut aux voix : deux ou trois bavards se disputaient un temps infini sur la préférence qu’on devait donner au gigot ou à l’éclanche. On recueillait les suffrages ;notre père avait le mince droit de suspendre pendant deux heures l’effet de la délibération : vous jugez qu’il n’en usait pas souvent. Une seule fois il refusa son consentement à la fabrication d’une espèce de pot-pourri où toutes les viandes et les légumes se trouvaient confondus de la manière la plus étrange ! Il avait encore la bonté de craindre la colique pour tout le monde. Cette résistance, qui ne dura que dix minutes, coûta la vie à son chat et à son chien, qui furent pendus à sa fenêtre. A-t-on vu, disait-on, des bêtes plus serviles : l’un ne saute que pour son maître, l’autre ne prend de souris que dans sa chambre.

(…) Je demande une famille où le chef soit obéi et respecté : où l’on mange la soupe chaude, la salade froide : où l’on ne confonde pas l’aile de perdrix avec les tripes de mouton ; où l’on mette le vin à la cave et le blé au grenier : celle où on a assez peu de philosophie pour se conduire ainsi. Je demeure rue Coquillière, entre une magnifique porte cochère et une méchante boutique, non loin de la Halles aux blés, monument de l’ancienne tyrannie, fort à portée du Palais-Royal, que l’on dit être le berceau de la liberté, mais dont on m’avertit de me défier, parce qu’on n’y jouit guère de cette naissante liberté que dans les poches.

François Suleau