Chroniques du postmatérialisme

28 juillet 2009

On veut faire de la politique sans faire de morale, on veut faire de la morale sans faire de politique. On dit de faire les choses, on veut que les choses soient faites sans avoir besoin de penser plus en amont que le péril immédiat (…). Que le journalisme institutionnel ne vienne jamais tenter de faire le rapport complet de la situation, par-delà le prêchi-precha consensuel de la sociopathie galopante des démagos coprophiles, qui croient “protéger l’amour” en normalisant, sous prétexte prophylactique, des tendances qui nuisent autant au corps qu’à la tête quand on les sort du mode casuistique qui les détermine en tant que possible vertu (…) me fait dire que, dans le fond, il n’est qu’un cadavre de plus dont il faut s’éloigner si on veut de l’air frais (…). On sera bien forcé de revenir un jour sur une vision de la sexualité plus élevée que celle des gourous “psychistes” de magazine ou des politicards obséquieux.

Ainsi s’exprimait notre excellent ami dans un précédent billet. Profitant de ce qu’une niaiserie de trop ait suscité en lui quelque saine réaction de plus, je m’en vais, à la lumière de son enseignement, vous donner quelques nouvelles à ma manière de l’état de déréliction avancé de la gauche intellectuelle. Mais aussi de ses espoirs. Nous ne serions pas dans notre rôle en effet en nous gargarisant continuellement des difficultés politiques du Parti du Progrès Moral, ce alors même qu’un pouvoir médiatique nouveau s’installe, pouvoir qui se veut pragmatique parce qu’il ne s’encombre d’aucun idéal, et n’est pour cela qu‘opportuniste et gestionnaire; pouvoir d’autant plus solide, donc, mais pas moins profondément tyrannique en ce qu’il n’existe que pour faire la volonté de l’économie dans l’ordre politique, au détriment systématique de ce dernier. L’économie n’est pourtant pas vouée à faire le mal: affaire de casuistique, là encore. Mais avec l’intérêt pour toute doctrine et la puissance pour tout but, ses laquais suivent les traces de leurs prédécesseurs illustres, vaines républiques et princes déchus qui, dans l’armée d’abord puis dans la société civile, ont développé une technique insensée et dangereuse, et pour ce faire aboli les mécanismes de résistance traditionnels au tout-économique: Eglise, métiers, familles… menant ainsi à l’anomie sociale.

C’est peut-être parce qu’il se savait de plus en plus entrer dans cette logique que le Parti Socialiste a entrepris, par la voix de son premier secrétaire Martine Aubry, une profonde réforme idéologique que nous n’hésiterons pas à qualifier de (contre-)révolutionnaire. C’est du moins ce qu’il apparaît quand celle-ci déclare à quelque grand journal - grand par le tirage, faut-il préciser - qu’elle s’attribuait, ainsi qu’à ses « camarades », la tâche inédite d’ « inventer le post-matérialisme ». Ce qui lui a aussitôt valu les critiques acerbes de presque tout le petit monde médiatique de gauche, qui de BHL à Politis se rebiffait à l’idée qu’on puisse laisser tomber la pierre angulaire des luttes qui sont leur raison d’être, à savoir le matérialisme historique. Et ils ne s’y sont pas trompés, en déclarant anathème, « voué aux Enfers », ce parti d’opposition qui fut si longtemps le leur. En s’engageant sur la voie du post-matérialisme, celui-ci s’engageait en effet à affirmer à plus ou moins court terme qu’ « y a pas que la matière » (refrain d’un nouveau rap catho à sortir prochainement), que l’identité, la concorde sociale et l’esprit de corps comptaient autant sinon plus que la seule appropriation des biens ou de jouissances, même conçue comme une forme d’émancipation sociale. Avec des contradictions évidentes dans des domaines aussi variés que l’immigration, le respect de la vie et la sexualité, où notre rapport à Dieu nous appelle à des sentiments éminemment « plus élevés ».

Evidemment, on ne peut s’empêcher de penser que ces retournements n’aient pas été seulement motivés par de justes considérations, mais surtout par le besoin pour ce parti d’exister malgré les troubles qu‘il traverse, de tenir son rang alors même que l’extrême-gauche lui grille la politesse sur le terrain de a subversion institutionnelle et subventionnée. On ne saurait s’illusionner non plus sur ce qu’il en résultera, vu les réactions intérieures comme extérieures qui ont suivi ces déclarations, qui l’accusent rien moins que de faire le jeu du capitalisme et de la majorité, lesquels de leur côté ne verraient certainement pas d’un bon œil l’émergence d’une force doctrinale tercériste sur les décombres-mêmes du principal parti d’opposition, qui signifierait la fin du contrat électoral et bipartite républicain et l’arrivée de la troisième voie sociale en plein cœur de l’échiquier politique. Ne pouvant afficher aujourd’hui qu’ironie et sarcasmes, gageons qu’ils sauront demain user des moyens à leur disposition si pareil danger venait à se préciser.

Reinelde Maes

Les commentaires sont fermés.