Ionesco: Le Roi se meurt
27 juillet 2009
Le thème central de la pièce est annoncé dans le titre : Le Roi se meurt, et le roi c’est chacun d’entre nous. Ionesco nous donne à voir le comportement et les manières habituelles du comportement de l’individu confronté à sa propre fin. On distingue schématiquement trois attitudes successives face à une vérité choquante : - la dénégation, la révolte et la résignation. Dans un premier temps, Bérenger Ier refuse d’admettre qu’il est à l'agonie. - Puis il se révolte, non seulement contre le caractère inéluctable de sa fin, mais aussi contre lui-même qui n’a pas su réfléchir à sa propre condition. - Dernier stade, la résignation qui ne peut intervenir qu’après un cheminement intellectuel. Inclusivement, c’est aussi une réflexion sur l’écoulement du temps et la décrépitude, ainsi que sur la perception du réel.
On peut aussi voir trois sentiments successifs qui sont la surprise (ou étonnement marqué par la colère, l'énervement du souverain, son entêtement), l'impuissance qui amène logiquement le troisième : la peur (crainte du personnage désemparé).
En conclusion, la mort est scandaleuse parce qu'on n’a pas pris le temps d’y penser. Le déroulement de la mort du roi dans un laps de temps aussi court fait à la fois ressortir l'absurde et donne toute sa force face à cette vérité ignorée et pourtant toujours présente, celle de la fin, jamais préparée, toujours repoussée alors qu'inéluctable. Elle est aussi représentée comme un spectacle, d'où le deuxième titre que Ionesco avait initialement choisi : La Cérémonie.
Ayant ainsi expédié l’analyse littéraire classique par quelque citation de l’encyclopédie en ligne (si ça n’est pas là un procédé toujours très enrichissant intellectuellement, du moins est-ce toujours à celui-ci qu’on a recours pour révéler l’opinion majoritaire sur tel sujet), nous voilà les mains libres pour envisager l‘œuvre dans toute sa complexité. Car si l’on ne saurait nier la lecture métaphysique de la pièce, ce n’est, vu les idées de l’auteur, qu’à la condition de lui restituer sa dimension politique.
Ainsi, si le Roi peut-être ramené dans ses grands traits à n’importe quel individu, c’est par son rôle historique d’exemple pour la société. Or, cette exemplarité devrait faire de lui quelqu’un d’irréprochable. Ce n’est malheureusement pas le cas ici, et c’est en homme lâche, imprévoyant, impénitent et insensible qu’il se montre tout au long de la pièce.
Je suis comme un écolier qui se présente à l’examen sans avoir fait ses devoirs. Sans avoir préparé sa leçon… Comme un comédien qui ne connaît pas son rôle le soir de la première et qui a des trous, des trous, des trous. Comme un orateur qu’on pousse à la tribune, qui ne connaît pas le premier mot de son discours, qui ne sait même pas à qui il s’adresse. Je ne connais pas ce public, je ne veux pas le connaître, je n’ai rien à lui dire. Dans quel état suis-je ! (p.57)
Il avait pourtant les plus grands savants pour lui expliquer. Et des théologiens, et des personnes d’expérience, et des livres qu’il n’a jamais lus. (p.67)
Tu as fait massacrer mes parents, tes frères rivaux, nos cousins et arrières-petits cousins, leurs familles, leurs amis, leur bétail. Tu as fait incendier leurs terres. (p.69)
Que tous meurent pourvu que je vive éternellement. (p.76)
Ce faisant, il ne s’est pas montré à la hauteur de ses fonctions: il les a trahies, s’en est rendu indigne de la même façon que nous le pouvons nous-mêmes par nos propres vices, mais avec des conséquences évidemment démesurées, dues à son rôle de Roi: son Royaume périt. Puisqu’il n’est plus le lien permanent entre les générations de son peuple, celui-ci se délite. Polygame frivole, il est un imposteur et un tyran, et en tant que tel est condamné à disparaître en emportant les siens avec lui. En délaissant, ses devoirs pour les vains plaisirs de la vie, il s’est condamné lui-même:
Tu t’es enlisé dans la boue tiède des vivants. Maintenant, tu vas geler. (p.54)
Son incrédulité face à la mort, son peu de foi dans le salut vient d’ailleurs justifier a posteriori de ce qu’il n’était pas digne de vivre plus longtemps. De même, la façon dont il se laisse dépouiller de son pouvoir, ses réactions aussi pathétiques qu’inefficientes montrent qu’il n’était pas fait pour le trône:
_ Je ne suis plus la loi. (…) Je ne suis plus au-dessus des lois. (…)
_ Nous déciderons pour lui. (…) Nous pouvons te décider.
_ [Le Garde, annonçant] La Reine et le Docteur peuvent obliger le Roi à se décider. (p.69, 70, 73 et 106)
D’ailleurs, on sait bien comme ces deux choses sont liées: on commence par dépouiller le Roi de sa souveraineté, puis on le tue. Mais contrairement à Louis XVI, d’une part ce Roi-là assume ses propres fautes, et non celles de ses prédécesseurs; d’autre part il est, jusqu’aux derniers moment peut-être, incapable même de s’en repentir.
Reinelde Maes


