Droit de réponse sur la sécession
29 mai 2009 | 7 commentaires
Suite à un débat dans les commentaires sur l'opportunité de la sécession d'avec l'Union Européenne (ici), Pierre Carvin, responsable de la formation pour l'Action Française a posté une réponse, qui si elle n'est naturellement complète vu l'importance du projet et la forme de rédaction de départ (un commentaire sur un blog internet), permet déjà de préciser quelques points et de donner quelques pistes de réflexions et d'explications dans le grand combat que se propose de mener l'Action Française dans les années à venir.
Avant de répondre à la question « comment ?» se retirer des différents traités nous liant à l’UE, nous nous sommes d’abord demandés « pourquoi ? », ce qui semble être l’étape précédant toute pratique politique réfléchie. C’est dans ce sens que plusieurs textes un peu abstraits ont été publié (et plusieurs conférences aussi) pour justifier nos positions, avant même de proposer des moyens clefs en main pour satisfaire les passions activistes des uns et des autres. Le rappel des principes premiers, selon la méthode de l’empirisme organisateur, suppose ensuite une description ou une interprétation plausible de la situation actuelle et à venir (dans un but évident de prospective). Ensuite, il devient possible de répondre à la question « que faire ? ». Des premiers principes, on passe à la stratégie, puis de la stratégie à la tactique, et de la tactique aux moyens d’action sur le terrain. Mais je ne suis pas là pour donner des cours de praxéologie, seulement pour rappeler que nous reprocher à l’exposé de nos raisons pour la sécession de ne pas être « pratique » est absurde (je reviendrai sur l’aspect pratique dans un instant).
Il y a un malentendu dès le début sur une question de principe, qui entretient la confusion sur tout ce qui se dit ici. J-P Chauvin, vous posez la question de savoir pour quelle raison l’indépendance serait souhaitable, et suggérez qu’elle n’est pas une fin en soi. Du point de vue du nationalisme intégral, l’indépendance de la patrie est la première des libertés. La souveraineté du pays sur lui-même est la condition d’émergence et de protection de toutes celles des individus tombant sous sa juridiction (tout simplement parce qu’être souverain signifie agir sans être sous l’empire de la loi). Cela a une signification forte : elle existe pour protéger les libertés bien comprises (ou de ses sujets), sa justification se trouve dans sa finalité. On remarque par ailleurs que contrairement au réductionnisme libéral contemporain, l’esprit classique qui traverse la pensée de Maurras subordonne les autres biens (prospérité, sécurité) à l’idéal aristotélicien d’autonomie (c’est-à-dire à l’idée d’une Cité où ce sont les hommes les plus libres qui ont le pouvoir réel. Au sommet, il y a l’homme le plus libre, c’est-à-dire l’homme le plus indisponible aux interférences arbitraires). Subordonner n’est pas négliger : la prospérité économique a une valeur morale, elle enseigne aux citoyens à vivre sans reposer sur l’Etat ou l’assistance de la société (En cela, les premiers libéraux comme Locke ou Jefferson seraient en accord avec Aristote pour en faire un moyen au service d’une fin en dehors d’elle-même).
Cela signifie que l’indépendance française dans l’optique d’Action Française est à la fois une fin (la condition des autres types de biens produits) et un moyen (puisque la souveraineté est instituée pour protéger les libertés concrètes, c’est-à-dire insérées dans un passé et une communauté singulière qui est la France). Séparer les deux revient à ne comprendre aucun des deux termes (l’AF n’est pas conséquentialiste). Ce malentendu entraîne une erreur d’appréciation sur la marge de manœuvre de la France au sein d’une Union consolidée. Notre question n’a pas été de savoir « à quoi servirait la sécession ? « , mais plutôt « est-il encore possible de défendre politiquement le royalisme français dans la perspective de la consolidation de l’Union ? ». Vous connaissez la réponse. Demander, par exemple, à conserver l’indépendance diplomatique de la France suppose que soit également conservée sa capacité militaire, et comme sa capacité militaire dépend de la volonté des gouvernants, elle suppose la souveraineté. La mise en œuvre diplomatique de la politique étrangère dépend étroitement de son élaboration, que l’effet conjugué de l’OTAN et de la PESC nous retire. Défendre l’indépendance diplomatique sans défendre le reste revient à défendre une position plus abstraite encore que celle que nous défendons, et surtout à laisser croire qu’il sera possible à l’avenir, au sein d’une Union européenne aux intérêts mutualisés, d’élaborer une pensée géopolitique ou stratégique nationale ou régionale (à échelle française ou européenne), ce dont l’Europe ne veut pas structurellement (contrairement aux Etats-Unis) puisqu’elle se pense en organe impartial de gestion au dessus du Politique (l’Europe ne donne pas l’occasion à la France de « grandir », mais de s’intégrer, c’est-à-dire de se « départementaliser » et de s’inféoder à des puissances concurrentes). En ce sens, si l’indépendance française offre les conditions d’optimalité des libertés de ses citoyens, la sécession devient le seul moyen acceptable d’y accéder.
De ce malentendu sur la question de principe et de cette appréciation faussée de la situation actuelle découle un malentendu sur la tactique. L’Action Française s’est effectivement présentée à plusieurs reprises lors d’élections nationales, pas européennes à ma connaissance (mais je laisse aux historiens le soin de me corriger) : Daudet se présente à la chambre et est élu. Il fait de sa place de parlementaire une tribune antiparlementaire et nationaliste. Son but principal est de dénoncer la mascarade de l’élection (il n’hésite pas à se comporter comme une personne de la commedia dell’arte dans l’enceinte du Palais), ce qui revient à critiquer par la dérision une institution qu’il sait fondamentalement néfaste. L’élection pour l’Action Française est une occasion de critique du régime et des idéologies qu’elle estime contraire à l’intérêt national, et non d’apporter un crédit à un mode d’organisation politique qui ne le méritait pas hier, et qui le mérite encore moins aujourd’hui. De l’aveu même de ses défenseurs les plus bornés, « A la différence du Congrès, aux Etats-Unis, le parlement européen manque de capacités d’expertise pour peser de tout son poids sur les décisions. Même les élus les plus assidus doivent s’en remettre aux argumentaires de la Commission, des Etats membres ou des Lobbyistes pour se forger une opinion » (Le Monde, en date du vendredi 29 mai 2009). La représentation européenne ne représente rien, ou alors des intérêts particuliers, et le traité de Lisbonne prévoit de lui donner un rôle de contrepoids au Conseil vers 2010, c’est-à-dire de lui donner des capacités budgétaires et législatives étendues dans le seul but d’abaisser l’emprise des Etats. La farce d’hier est semblable à la farce d’aujourd’hui, et le rôle du nationalisme intégral n’est pas de faire bonne figure dans cette histoire de fous, mais de perpétuer un horizon critique au delà de l’oligarchie républicaine en France et de son pendant européen.
Deux remarques complémentaires : que le thème de la « sécession » soit nouveau dans le lexique politique de l’AF, comme le fut celui de « souverainisme » en son temps ne signifie pas la trahison d’un passé glorieux que certains s’acharnent à empailler de façon un peu nostalgique. Encore une fois, l’empirisme organisateur nous commande l’analyse politique du passé pour offrir de nouvelles synthèses en vue des problèmes d’aujourd’hui, et non de réciter de manière catéchistique les solutions qui s’appliquaient hier, mais qui n’ont plus d’efficace aujourd’hui. J-P Chauvin : que vous considériez le terme de sécession mal choisi, libre à vous (mais est-il destiné à parler d’abord au milieu royaliste de tradition maurrassienne ou à l’ensemble des Français ?). Je regrette que vous tombiez dans ce straw man argument assez naïf qui consiste à opposer à l’intégration européenne forcée la bunkérisation française, l’horizon européen comme seule planche de Salut à la déchéance et à la mort du pays (si nous sortons de l’Europe, des pluies de sauterelles s’abattront sur la France !). Sortir de l’UE ne signifie pas se retirer du monde, mais accepter la coopération avec les autres unités politiques qu’à la condition d’être entièrement souverain. Sans être économiste ni épicier, j’imagine que le retrait des traités en matière d’intégration n’empêchera pas vraiment les commerçants de continuer à commercer, les individus de circuler, et les champignons de pousser. Avec ou sans l’UE, je vois mal nos voisins (en particulier l’Allemagne) se priver d’un marché de 65 millions de têtes de pipes bankable sous prétexte qu’on aura cassé leur jouet. C’est aussi ça qui est bien avec le marché, c’est qu’il s’adapte !
Maintenant « comment organiser la sécession ? » Vaste programme pour un mouvement (de libération !) national comme le nôtre, minoritaire parmi les minoritaires, opposants irréductibles parmi les opposants au système. Là encore, l’AF propose de revenir à sa vertu éducatrice originaire en diffusant, propageant et enseignant tout ce qui aidera à ralentir, voire à détruire l’emprise européenne sur l’Etat Français. Pour cela, nous nous sommes engagés dans une réflexion approfondie sur la diversification des pratiques militantes (en dehors des manières classiquement liées aux élections), vers l’autonomisation accrue des sections et l’usage de nouvelles techniques de propagande par le fait. Contre la représentation légale (Etat Français, institutions européennes, organismes parapublics), nous avons jeté quelques pistes de réflexion (qu’il m’est impossible de dévoiler ici) pour reprendre contact par l’action syndicale et sociétale (J-P Chauvin : vous évoquiez la question alimentaire, ce qui entraîne une autre : qui est bénéficiaire des aides de la PAC, et que pense l’immense majorité des exploitants agricoles qui ne touche rien ? On peut tout à fait imaginer que leurs représentants prêteront une oreille attentive à ceux qui chercheront à dégommer ce système profondément inégalitaire de subventions cachées). J’espère avoir répondu à certaines interrogations, même si le temps et la place me manquent.
Pierre Carvin
Responsable de la formation pour l'Action Française



7 commentaires pour "Droit de réponse sur la sécession"
henri des lyons
Le 29 mai 2009 à 10:32
Enfin ! Du sérieux, du lourd, du construit ! On sort des escarmouches pour entrer dans le vrai débat ! Et il faut effectivement le mener dans l'ordre proposé par Carvin: postulats de fond, stratégie puis tactique ! A chacun sa réponse et nous répondrons. Mais, d'abord, à tout seigneur tout honneur, c'est à JP Chauvin, de mon point de vue, de tirer le premier.
V.Chalmel
Le 29 mai 2009 à 15:34
D'ailleurs, il faut louer le fait que dans le dernier numéro de l'action française, à plusieurs reprises sur ce sujet il est fait directement et respectueusement allusion aux initiatives en faveur d'une expression royaliste et souverainiste dans les urnes lors de ce vote, il est de notre devoir à tous de ne pas dénigrer les initiatives royalistes même si elles sont ponctuellement en désaccords.
Catoneo
Le 29 mai 2009 à 17:09
Le développement doctrinal est impeccable, on peut faire confiance à Carvin qui ne pose pas la pipe pour dire des âneries
. Le train est bien sur ses rails. Ce qui m'inquiète est que le convoi est tous feux éteints dans un tunnel dont on ignore s'il débouche plus loin.
La politique est d'abord l'art du possible. Et même si on ne convoque pas l'Opinion à y adhérer, le projet que l'on fait mûrir doit muter plus tard en décisions effectives, que le propagateur soit un jour le pouvoir exécutif ou qu'il délègue la manoeuvre à un pouvoir qu'il aura su convaincre.
C'est un peu pour cette raison que je posais la question pragmatique du comment, étant de construction obsédé par les queues de trajectoire.
Je crois qu'une fois le développement doctrinal bien assimilé par les structures de propagande, l'école de pensée ne pourra pas faire l'impasse de la praticabilité. Et j'avoue que cet exercice devrait être passionnant.
A bientôt donc...
ramon mercader
Le 29 mai 2009 à 20:58
Bravo et merci pour cette réponse qui demande une lecture attentive
J.-P. chauvin
Le 30 mai 2009 à 12:52
Merci à Pierre Carvin de cette réponse. Qu'il me pardonne de prendre un peu de temps pour répondre car, entre les paquets de copies, les cours et la campagne électorale royaliste, je n'ai pas, malheureusement, tout mon temps pour argumenter et présenter de façon ordonnée mon propos.
Ma réponse et mes propositions dans quelques jours. Merci de votre patience !
Perceval
Le 31 mai 2009 à 18:48
Bravo pierre Carvin, merci de cette brillante démonstration, c'est a croire que l'Action Française est le dernier mouvement authentiquement nationaliste.
Quant' à la mise en oeuvre pratique on en reparlera cet été.
J.-P. Chauvin
Le 5 juin 2009 à 10:18
Je répondrai la semaine prochaine à l'article fort intéressant de Pierre Carvin.
Sur la position de l'Action Française, je constate qu'elle est plus mesurée (ce n'est pas forcément une critique), non sur le fond mais sur la forme : ainsi le président du Comité directeur de l'Action Française, comité auquel appartient Olivier Perceval, déclare dans un communiqué publié dans l'Action Française de cette semaine : "(...) l'Action française se félicite par avance du vraisemblable record d'abstention qui marquera le prochain scrutin européen.
(...)Cette position de principe ne doit cependant pas empêcher nos sympathisants de soutenir par tous les moyens, - même légaux ! -, dans les circonscriptions où elles existent, les candidatures amies, royalistes ou nationalistes, qui utilisent le contexte électoral pour faire la promotion des idées de salut public que nous défendons".
D'autre part, l'un des participants à la réunion d'AF du 9 mai, Olivier Tournafond, est lui-même candidat sur une liste de l'Alliance Royale.
Dernière chose : j'ai pu constaté, concrètement, sur le terrain (la rue, les marchés, etc), que de nombreux militants d'AF donnaient un sacré coup de main à la campagne électorale royale : ouf, cela me rassure, et cela prouve que les royalistes peuvent travailler ensemble, au-delà des étiquettes !