[Colloque] Gide, un "anti-Maurras" ?
23 avril 2009
André Gide, à la fin de sa vie, affirme qu'il ne connait pas ou peu Maurras. L'on sait pourtant qu'il a été très influencé par lui, certes non par les écrits, mais par l'image que renvoyait Maurras (l'icône qu'il représentait) : il était souvent contraint de définir sa position vis-à-vis de Maurras, sur un plan philosophique, idéologique mais aussi littéraire. Ce dernier a d'ailleurs fait tout d'abord l'éloge d'André Gide, avant d'écrire un article qui fera querelle et qui opposera vivement les deux hommes.
Tout se joue, entre eux, entre 1903 et 1925. En 1903 Charles Maurras publie la Querelle des peupliers et Gide lui adresse une réponse. La question est celle de l'enracinement et a pour mobile un roman publié par Barrès en 1897 : Les Déracinés. Il y a alors polémique. Gide fait en effet l'éloge du mélange et Maurras tend à le mettre en question – la polémique est donc vive et de nombreuses références à la botanique y paraissent, d'où le titre de la querelle.
Maurras reproche à Gide d'être un corps étranger à la nation (« de nation protestante ») et il affirme que Gide représente la décadence contemporaine. Plus tard, avec brio, Gide parviendra à renverser cette conception et se présentera comme non pas décadent mais sain, et classique.
De plus, en 1908-1909, on peut constater que Gide se rapproche idéologique de l'Action française. En janvier 1910 il assiste donc à un meeting de l'Action française et y verse même une souscription. Il continue néanmoins d'affirmer s'abstenir de toute lecture du journal, « par crainte de devenir républicain ». Comme le disait donc Henri Massis, les différences opposant les deux hommes étaient bien plus des différences esthétiques que des différences de fond, malgré le protestantisme et l'homosexualité de Gide qui répugnait à Maurras.
La proximité idéologique n'est également pas totale : Gide se démarque un peu par la promotion de l'individualisme et du classicisme – tentative de réconciliation de l'individu et de la race. La principale opposition existante avec Maurras sera celle du rôle de l'écrivain : pour Gide, celui-ci ne se doit pas d'avoir une responsabilité morale, au contraire de Maurras (avec Barrès d'ailleurs) qui pense les rapports de la littérature et de la politique.
C'est pendant la Grande Guerre que la réunion de ces deux hommes est à son apogée. Gide estime alors qu'il est nécessaire de se rapproche de Maurras (telle une « union sacrée ») et qu'il faut se fédérer autour de l'Action française auquel il va d'ailleurs s'abonner. Il salue ainsi les articles de Maurras : « L'Action française, seul rempart contre la décadence ».
Mais l'année 1920 les sépart finalement radicalement : non pas une opposition idéologique, mais une opposition dans le but de briser le magister de Maurras sur les idées notamment littéraires. Il veut briser « l'écrivain responsable » et pense que le classicisme doit être une idée d'intégration. Il finit par gagner contre Maurras et affirme ainsi une autre idée du classicisme.
Les idées littéraires s'entrechoquent donc à cette époque. Dans Les faux monnayeurs (1925), Gide place la question de la pureté comme élément essentiel : qu'est-ce qu'un roman pur ? Quelle est la place des éléments dans l'ensemble ? C'est une quesiton idéologique, à laquelle il va répondre par le classicisme d'intégration (tous les personnages du roman sont homosexuels ou protestants). Il affirme donc qu'il ne faut pas couper les « branches malades ». L'opposition entre les deux hommes sur le plan littéraire sera donc totale, et Gide affirme que pour apprécier la poésie de Maurras il faut être « atteint de daltonisme littéraire ».
Un « anti-Barrès », c'est ainsi qu'Henri Massis définissait André Gide – car aux yeux de ce dernier, Maurras est comme soluble dans Barrès. Ce serait donc bien ce dernier le véritable adversaire.
D'après Jean-Michel Wittman


