Apologie de la mémoire

21 février 2009

« Dans le plus petit comme dans le plus grand bonheur, il y a toujours quelque chose qui fait que le bonheur est le bonheur : la possibilité d'oublier ou, pour le dire en termes plus savants, la faculté de se sentir pour un temps en dehors de l'histoire. »

Nietzsche, Considérations inactuelles, II – 1.

http://monpayslahauteprovence.blog50.com/images/medium_Memoire_morcel%C3%A9e.jpgBien que la pensée nietzschéenne à ce sujet soit bien plus complexe que cela, cette citation en soi illustre bien notre contemporanéité : l'éloge du présent (notamment en politique par le biais de la démocratie), l'abandon de tout intérêt pour l'Histoire* (ou sa compréhension via l'anachronisme, sa manipulation en vue d'une idéologie présente), l'individualisme se détachant de toute forme de dépendance vis à vis du passé (dans le domaine des idées autant que vis à vis de la famille ou de l'expérience vécue), en somme le rejet de cette merveilleuse faculté que possède l'homme : la mémoire, réservoir de matériaux pour l'intelligence.

Non pas un poison comme le pensent certains, la mémoire est au centre de nos facultés intellectuelles et nous donne la possibilité de connaître, d'apprendre, de s'élever et d'être libres. Cette capacité est l'un des fondements de notre méthode, l'empirisme organisateur, et il convient d'en saisir l'aspect primordial pour toute politique – mais bien plus encore pour toute vie humaine – et donc de combattre ce culte du présent imposé par la postmodernité.

Nous nous contenterons ici de dresser un portrait sommaire de cette faculté, du point de vue de l'individu, à travers quatre fonctions :

- La fonction de fixation, qui permet à l'individu de fixer en sa mémoire des souvenirs particulièrement connotés à l'affectif : traumatisants, heureux, déplaisants, sentiment d'injustice...cette fonction reflète parfaitement un des aspects fondamental de la mémoire : elle est sociale ; c'est en effet dans le rapport à autrui que l'individu peut accumuler plusieurs sentiments et expériences qu'il fixera en soi pour s'en servir par la suite, ou tout simplement pour s'identifier et être capable de dire « je ». La relation au passé est donc primordiale pour la formation de l'être – le film de François Truffaut (l'enfant sauvage**) est d'ailleurs emblématique de ce fait. Cette fonction de fixation peut être développée par le biais de l'attention, notamment de la répétition (ce qui donne une grande importance à la poésie, aux vers, au rythme).

- La fonction d'évocation qui consiste à rappeler ses souvenirs de façon volontaire. Ils font ainsi l'objet d'une reconstruction souvent déformée, fragmentaire, nébuleuse. Nietzsche y a vu un poison, une fonction primordiale de l'esclave qui le mène au ressentiment, à l'esprit de vengeance. C'est pourquoi la fonction suivante est nécessaire.

- La fonction d'oubli : oublier soit l'inessentiel (ce qui permet de donner sens à l'essentiel), soit ce que l'on renie (l'homme est alors capable de moduler son être, de choisir son devenir, notamment par la maîtrise certes limité du passé. Il évacue alors le ressentiment et le passé n'est plus un fardeau). Contrepoids nécessaire à l'évocation, afin que celle-ci ne devienne pas un culte qui nous couperait de toute réalité présente.

- La fonction de jugement, permettant à la fois d'ordonner et de constater le changement. Il s'agit ici de faire advenir la continuité nécessaire à la vie de l'être humain : relier le passé au présent permet à l'individu d'acquérir une unité de sens qui lui permettra de progresser et d'acquérir un chemin, un but vers lequel il peut aller. Cette dernière fonction est au coeur de l'empirisme organisateur : apprendre des expériences passées en vue d'un avenir meilleur.

La mémoire est donc une faculté ambigüe, puisqu'elle sert de base à la connaissance (fonction d'évocation, de jugement, en partie d'évocation) tout en revêtant un caractère nécessairement fictif (fonction d'oubli et d'évocation). C'est qu'il convient d'articuler ces deux caractéristiques pour en faire une saine dialectique. L'individu, la famille, le peuple, l'espèce humaine...à toutes les échelles la mémoire permet la création d'une unité de sens, une cohérence dans la manière d'être-au-monde. Faculté sociale par excellence, sa mise à l'écart serait la destruction des rapports humains et le couronnement d'un individualisme où chacun ne serait qu'unité détaché de tous liens.

*Cela peut également mener à une volonté de détruire l'historicisme : confer Francis Fukuyama, la fin de l'Histoire et le dernier homme.
**Le film reprend les travaux du professeur Itard sur Victor de l'Aveyron. À lire : Thierry Gineste, Victor de l'Aveyron, Dernier enfant sauvage, premier enfant fou.

Dimitri Julien

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