Karl Ludwig von Haller, contre-révolutionnaire
20 décembre 2008 | 3 commentaires
Ils sont nombreux, à avoir résisté contre 1789 et la théorie du Contrat social. En France, Maistre, Bonald, Rivarol ; en Irlande, Burke. Aujourd’hui nous vous présentons un auteur moins connu que ceux-ci, un contre-révolutionnaire suisse nommé Karl Ludwig von Haller, en français Charles Louis de Haller. Né en 1768, décédé en 1854, c’était un juriste. « A partir de 1800, il mène une intense activité de publiciste contre-révolutionnaire, qui lui vaut d’exercer une influence importante sur les cercles conservateurs à l’échelle européenne. »(1)
De nos jours, il est très difficile de se procurer son œuvre majeure, Restauration der Staatswissenchaft, traduite en français par ses propres soins sous le titre Restauration de la science politique. Néanmoins nous avons accès à quelques unes de ses thèses à travers le commentaire polémique qu’en a fait Hegel, dans les Principes de la philosophie du droit, aux éditions PUF, au §258. Nous ne parlerons pas ici de la critique hégélienne de cet illustre contre-révolutionnaire, qui l’accuse notamment de se méprendre complètement sur la nature de l’Etat.
Nous exposerons simplement les thèses principales de K. von Haller, rappelées textuellement par le traducteur en notes. Selon Haller, la modernité se trompe sur l’Etat en en faisant une entité à part : l’Etat n’est rien d’autre qu’une société naturelle. On retrouve ici la thèse fondamentale d’inspiration aristotélicienne, de tous les contre-révolutionnaires jusqu’à Maurras(2). Or, l’organisation naturelle est caractérisée principalement par l’inégalité, qualifiée par Maurras de « protectrice. »
En effet dans la nature nous sommes soumis aux dangers, et le puissant peut protéger et nourrir le faible en échange de services. Lorsque l’un des deux ne remplit plus sa part, la relation devient illégitime et celui qui est pénalisé doit se révolter. On voit bien qu’ici il ne s’agit nullement d’un contrat social chimérique, artificiel, mais d’un contrat naturel passé selon le caractère concret et empirique des capacités de chacun, afin de satisfaire à tous. Par un argument qui préfigure Nietzsche(3), Haller expose une psychologie de la force où le subordonné est celui qui est plein de ressentiment et ne cherche qu’à rabaisser les puissants à son niveau, au lieu de s’élever et de se surmonter lui-même. Au contraire, le subordonnant, sûr de lui-même, est équitable et juste avec les autres ; il sait reconnaître le mérite d’autrui car il reconnaît d’abord le sien propre.
Mais pour éviter le dogmatisme et le psychologisme médiocre, il convient d’affirmer que cette différence entre le subordonnant fier et juste, et le subordonné honteux et vengeur, ne se réalise pas nécessairement de fait dans une société hiérarchisée : en effet, ce peut être le médiocre qui gouverne et le juste qui est opprimé. Ce type de hiérarchie, par exemple nos oligarchies libérales en Occident, est illégitime car il n’est pas fondé sur le mérite et la compétence, mais sur les pouvoirs d’argent et la corruption. La véritable hiérarchie repose sur la juste reconnaissance du mérite personnel et en retour sur l’acceptation d’une place au sein de la société.
Haller combat également l’idée d’un code universel tel les Droits de l’homme, à la manière de Maistre. Comme c’est la volonté des hommes qui fixe les lois, et que cette volonté est toujours variable, les lois sont elles aussi mouvantes. « Vouloir donner à de telles lois un caractère d’universalité et d’immutabilité serait imposer à la liberté de l’homme le joug le plus absurde. »(4)
Le plus sage est donc de souligner sans cesse le caractère variable des lois, et de tenter de les instaurer en continuité avec la loi naturelle à l’homme. Les lois sont toujours particulières et naissent des rapports contingents des hommes entre eux, afin de les réguler et d’éviter l’injustice.
Le troisième et dernier point que nous allons exposer, est la critique du centralisme opérée par Haller. Cette critique est sans doute d’inspiration libérale, et est dirigée expressément contre l’étatisme révolutionnaire : « Ce qu’il y a de plus pernicieux, selon M. von H., c’est « le droit de grever d’impôts, pour couvrir les besoins de l’Etat, la richesse privée des personnes, leur entreprise, leur production ou leur consommation ; en effet, de ce fait, le roi lui-même n’a plus rien en propre, puisque la richesse de l’Etat n’est pas qualifiée de propriété privée du prince, mais de richesse de l’Etat ; les citoyens prussiens, eux aussi, n’ont plus rien en propre, ni leur corps-propre, ni leur bien, et tous les sujets seraient légalement des serfs, car – ils n’ont pas le droit de se dérober au service de l’Etat. »(5) Ce qui est à tous, n’est à personne.
Frédéric Traum
(1) G. W. F. Hegel, Principes de la philosophie du droit, éd. PUF, p.336, note 4 par Jean-François Kervégan.
(2) Charles Maurras, Mes idées politiques, Avant-propos : la politique naturelle.
(3) F. Nietzsche, La généalogie de la morale, éd. Folio-essais.
(4) K. L. von Haller, Restauration, cité p.339 de l’édition citée des Principes.
(5) K. von Haller, Restauration, cité p.342 des Principes.



3 commentaires pour "Karl Ludwig von Haller, contre-révolutionnaire"
pierre carvin
Le 21 décembre 2008 à 20:21
excellent article ! C'est une très bonne idée que d'aller fouiner du côté des contre-révolutionnaires européens. On trouve parfois des trésors d'intelligence, et de quoi alimenter sa réflexion de longues années durant...
J.-P. chauvin
Le 21 décembre 2008 à 21:32
Article très intéressant. Merci !
Duc de Padoue
Le 22 décembre 2008 à 1:29
Le livre de Karl Ludwig von Haller est numérisé sur Google Book...:roll: Ce qui n'enlève rien à la qualité de l'article...