Le génie américain
31 octobre 2008 | 9 commentaires

"Il est une fête qui remonte à la nuit des temps, à cette époque où le monde ne subissait pas encore le joug de la monstrueuse Eglise Catholique annihilatrice de toutes les jouissances terriennes et que l'on nomme Halloween... Cette cérémonie, dit-on, a une origine Celte, et fut importée sur le sol américain par on ne sait quelle population nostalgique des temps où Vercintérorix et ses compagnons arboraient leurs maisons de citrouilles et attendaient que de petits enfants chevelus ne viennent scander un "Trich' Oar Triks" devant la demeure pour leur donner quelques doigts tranchés d'ennemis vaincus (c'était la friandise de l'époque). Au temps immémoriaux, l'origine de cette fête, les guerriers de Thor arpentaient les boutiques affriolées de mille tapisseries orange et noire avant de rentrer chez eux, après un passage à la taverne afin de profiter de "Lappy O'ùr" (à la terrasse d'un "Hin'Diana", par exemple). Ils fêtaient dignement en famille les prémisses de l'hiver et, contemplant la flamme d'une lanterne fourrée dans leur potiron, pensaient à leur mort en jouant de la corne...
Ou alors, Halloween n'est qu'une fête américaine que l'on cherche à répandre sur le Vieux Continent; pardonnez à votre narrateur, il nage entre les fantasmes du Monde et sa raison...
Voulez-vous savoir pourquoi on tient tant à nous faire participer à ces réjouissances d'Outre Atlantique, et pourquoi on les promeut avec plus de virulence qu'un Thanksgiving ou que tout autre cérémoniel laïco-religieux ? Non, ce ne sont pas que des motifs commerciaux; c'est qu'Halloween, c'est la plus belle conquête américaine de l'Europe, la plus belle forme d'inculturation de l'inculture libéralo-protestante, en tant qu'elle met à bas les trois forces en opposition au capitalisme présentes sur notre sol: l'Eglise, le Nationalisme le Communisme. L'Eglise, parce qu'on parodie la Toussaint et qu'on la fait sombrer dans la pitrerie la plus triviale qui soit, réinculquant la névrose dionysiaque au sein des populations (ne priez pas les morts, fêtez LA Mort, c'est bien plus amusant !); le Nationalisme parce que, quoi qu'en disent nos petits jacobins, le calendrier chrétien est le seul qui convienne à la France, et qu'au-delà de la cérémonie religieuse, la Toussaint est une institution politique où tout un chacun est invité à se recueillir en famille sur ses propres morts, et penser à ce noeud sub-politique qui le forme et le renforce, intérieurement à la conscience nationale; enfin, le Communisme car, quoi qu'en dise, Halloween est une fête américaine, non pas de cette Amérique que l'on est en mesure de comprendre et d'accepter, mais de ce concept d'Empire financier qui s'est éloigné de l'Europe afin de vivre tranquillement le délire de rassembler la planète sous l'Argent-Dieu au nom d'on ne sait quel Christ, qui avait pourtant défendu l'association de l'un et l'autre.
Le génie de cette Amérique-là, c'est de parvenir avec patience à faire tomber les frontières de la conscience sociale en promulgant de faux rites contre lesquels leurs ennemis ne peuvent rien car, forts de leur identité, se contestent les uns les autres sans hypocrisie, et sont poussés toujours plus par le Dragon à s'opposer.
"E Pluribus Unum", telle est la devise du Novus Ordo Seclorum; Halloween nous délivre la bonne traduction. Quand on croyait qu'elle signifiait un rassemblement, on finit par comprendre qu'elle ne vise, peut-être, qu'à "diviser pour mieux régner".
J'irai demain prier les morts de l'Amérique pour qu'ils intercèdent en faveur de ce souhait: qu'un jour, l'Europe rétablie dans ses droits et ses fondements, importe sur leur sol la vraie fête qui annihilera cette parodie, et permettra peut-être à cette bonne vieille Amérique de s'affranchir de la catastrophe à laquelle elle nous voue."



9 commentaires pour "Le génie américain"
Lucien
Le 31 octobre 2008 à 18:27
Je ne sais pas où vous habitez mais il semble qu'en région parisienne personne ne fêtera Halloween cette année. L'époque où sorcières et citrouilles envahissaient les boutiques est révolue et il n'y a que Disneyland pour faire la promotion d'Halloween. La mode n'a pas pris ou, pour reprendre votre expression, les "barrières de la conscience sociale" ne sont pas tombées (tout simplement parce que de telles barrières n'existent pas, ce ne signifie pas qu'il ne faille pas agir comme si elles existaient).
Et vous exagérez largement quand vous parlez de fêter "LA Mort". Je veux dire par là que personne n'a jamais fêté Halloween pour célébrer la mort. La république n'instruit pas suffisament nos concitoyens pour que ceux-ci aient conscience de la signification profonde de leurs actes. Les enfants cherchent une occasion pour se déguiser et manger des bonbons.
Nils Leroy
Le 31 octobre 2008 à 19:03
C'est votre opinion; notez que je n'ai parlé nulle part d'un succès quelconque, je délivrais quelques réflexions concernant cette tentative d'intrusion en force. Pour ce qui est du succès capoteux, attendons vingt ans de plus.
Pour le reste, je n'exagère rien du tout; aux jeunesses hitlériennes aussi, y'avait des gosses qui y allaient pour le déguisement et les bonbons ; l'ignorance ne rend pas le phénomène inoffensif (veillez pardonner mes tendances godwiniennes, j'adore ça, ça fait râler tout le monde).
Ceci étant dit, pourriez-vous m'expliquer cette phrase: "de telles barrières n’existent pas, ce ne signifie pas qu’il ne faille pas agir comme si elles existaient"? Je n'ai pas compris ce que vous vouliez dire.
Cordialement.
PS: J'habite à Paris même.
Catoneo
Le 1 novembre 2008 à 10:56
La tentative est déjà ancienne et bizarrement fut portée par l'école primaire de la République. L'intrusion a avorté.
Tant mieux.
Quant à l'Halloween d'Amérique, respectons leurs traditions autant que nous souhaitons qu'ils respectent les nôtres.
LYS NOIR
Le 1 novembre 2008 à 11:19
Vous avez une vision un peu simpliste de la tradition. Dans le cas d'Halloween, on est à la rigueur dans l'ordre de la coutume et encore, je suis gentil.
marie le bonnec
Le 1 novembre 2008 à 14:12
personne ne fêtera Halloween ? Je travaillais chez Quick hier soir, et croyez moi on ne m'a pas demandé mon opinion pour me maquiller en sorcière et décorer le restaurant aux couleurs d'Halloween. Preuve tout de même que c'est bien passé dans la culture de masse !
Catoneo
Le 2 novembre 2008 à 19:26
J'ai une vision abrupte des traditions simplistes
Lucien
Le 2 novembre 2008 à 21:31
Marie, peut-être vous a-t-on forcée à vous travestir en sorcière mais cela ne signifie pas que la fête d'Halloween soit passée dans les moeurs. J'ai écrit que personne ne fêterait Halloween mais j'ai bien sûr un peu exagéré. Et il faut croire que si vous travaillez chez Quick le 31 octobre prochain vous n'aurez pas à vous maquillez, à moins que la soirée Halloween ait été source de bénéfice cette année car, contrairement à Nils, je pense qu'il s'agit d'un phénomène purement commercial. Par ailleurs, vous dites que c'est entré dans la culture de masse (et vous n'avez pas tort), ce qui n'est qu'une raison supplémentaire pour refuser cette fête.
Pour répondre à Nils: vous avez tout à fait raison quand vous dites que l'ignorance ne rend un acte inoffensif cependant votre exemple est mal choisit car l'adhésion aux jeunesse hitlériennes était obligatoire (vous auriez pu penser à des événements plus récents comme le fait de voter Sarkozy en 2007, ou même le fait de voter tout court).
Ce qui me paraît inquiétant, c'est cette tendance à la frivolité qui caractérise l'Europe (tendance qui commence à se développer ailleurs). Je me réfère ici à l'analyse que Sloterdijk fait de ce phénomène: est frivole celui qui se décide pour une chose indépendamment de sa nature. Et Halloween ne fait qu'illustrer ce type de comportement : les quelques individus qui se déguisent pour cette fête ne le font pas pour une raison particulière, ils pourraient très bien ne rien faire.
En ce qui concerne les barrières de la conscience sociale, il vaudrait mieux que vous me disiez ce que désigne pour vous ce terme car je vous ai peut-être mal compris (je l'entends dans un sens culturel: la culture en tant qu'ensemble fermé et indépendant des individus n'existe pas, il n'y a pas d'autres barrières entre les cultures que celles que nous définissons, et par conséquent si nous voulons une culture cohérente nous avons à définir des barrières et à faire comme si elles existaient).
Sinon, pourriez me renseigner un peu sur Godwin, car je ne connais pas du tout cet auteur?
Nils Leroy
Le 3 novembre 2008 à 1:21
Cher Lucien,
Concernant Godwin, tapez le nom sur n'importe quel moteur de recherche, vous en saurez autant que moi... C'est un équivalent de l'argument dit "ad hitlerum", pas très sérieux mais toujours convaincant. Au sujet de votre analyse tendant à faire d'Halloween un phénomène purement commercial, je souhaite de tout coeur que vous ayez raison, mais je pense qu'il en va autrement. En outre, quand bien même le phénomène se réduirait pour l'instant à cet effet, il me semble que cela n'invalide en rien le point de vue que je développe; si l'économie demeure le moyen premier de l'initiative, il n'en demeure pas moins qu'à mon sens, il n'en est pas la fin.
Pour votre question au sujet de la conscience sociale, je vous répondrai que je l'entends au sens le plus strict qu'il soit donné de l'entendre: rapport intellectuel entretenu par l'individu entre lui-même et le corps social. Le rapport avec la culture est recevable mais j'insiste sur le fait qu'il m'apparaît comme contradictoire de vouloir considérer cette dernière comme nécessaire et parallèlement illusoire (ce que résume la proposition: "si nous voulons une culture cohérente nous avons à définir des barrières et à faire comme si elles existaient"). La conscience sociale étant définie comme le rapport évoqué ci-dessus, je pense qu'il y a danger à vouloir la maintenir intellectuellement dans le simple rapport "contractuel" ( "il n’y a pas d’autres barrières entre les cultures que celles que nous définissons"). Si l'on veut être honnête, on doit considérer cette probabilité que "les individus" influent sur notre identité propre et que, de fait, on est en droit de considérer que l'assentiment collectif est en mesure de diriger notre assentiment propre; en d'autre termes, qu'il existe des méthodes politiques opérant un changement collectif en agissant sur l'ensemble des "citoyens", et réduisant la conscience individuelle à néant de facto.
La frivolité que vous relevez dans les tendances actuelles, sont-elles le fruit du hasard et de la nature humaine, ou d'une ACTION politique qui, au travers de l'exemple d'Halloween, semble vouloir répandre cette frivolité dans l'intention d'éradiquer toute forme concrète d'opposition? La situation présente semble me donner raison: je perçois dans l'évolution de la France une direction VOLONTAIRE vers la dissolution des fondements nationaux. Au profit de qui? Des mêmes qui, ce me semble, investissent des mille et des cent pour forcer la marche de la culture, en imposant un artefact rituel à des sociétés qui constituent, nationalement constituées, le risque de redécouvrir les vraies dates de leur calendrier et ainsi, redéfinir un temps qui ne serait plus "le leur"... Il est là, selon moi, le vrai motif d'Halloween: saper le calendrier, source du temps. Un peu de réflexion, et j'en viens à penser aux "decadi".
Lucien
Le 3 novembre 2008 à 19:43
Je ne suis pas du tout d'accord avec vous lorsque vous dites qu'il y a contradiction entre illusion et nécessité : nous baignons dans l'illusion et bien souvent celle-ci est nécessaire. Prenons l'exemple des sciences : le but de toute science est de construire une réprésentation de ce que Canguilhem nomme "le milieu des milieux", c'est-à-dire d'un monde oblectif, décentré ; or, en tant qu'êtres vivants nous avons une vision du monde centrée, donc nous devrions abandonner toute tentative scientifique, et ce n'est que grâce à une illusion nécessaire (celle selon laquelle nous pourrions, par approximations successives, constituer une image objective du monde réel) que la science s'est développée.
Pour revenir à la culture, je n'ai pas dit qu'elle était illusoire, mais que les barrières entre les cultures étaient illusoires : la culture française n'est pas purement française car nous avons repris des éléments grecs, latins, italiens (le pétrarquisme, l'humanisme de la renaissance), allemands (le romantisme) mais aussi chrétiens, etc. Ce que je veux dire, c'est que la culture n'est pas un ensemble clos qui dégénère dès qu'il se modifie. Toutefois il semble évident que toute modification n'est pas bonne : il y a des formes d'art dégénérées et je pense par exemple à ces textes qui sont écrits dans un pseudo-français non pas par refus du français, de sa syntaxe ou de son orthographe mais tout simplement par ignorance de ces règles. Dire qu'une chose dégénére c'est porter un jugement de valeur, et qui dit jugement dit référentiel et, à mes yeux, un tel référentiel serait la définition des limites de la culture française.
Si nous nous situons au niveau de la culture dite "savante", c'est-à-dire au niveau des productions de l'esprit, la francité d'une oeuvre n'est déterminée que par la nationalité de l'artiste (c'est le seul critère pour les arts plastiques et la musique) et la langue d'expression (dans le cas des Lettres). Serait alors dégénérée une production qui ignorerait la langue (c'est le cas du rap comme je l'ai dit plus haut), mais il ne faut pas confondre "ignorer" et "refuser", la poésie se caractérisant parfois par un refus de la syntaxe voire du langage.
Si nous passons au niveau de la culture au sens sociologique du terme, définir des limites est beaucoup plus difficile car nous tombons dans la problématique de l'identité. Je dois vous avouer que sur cette question, mon opinion n'est pas entièrement formée, je remets donc à plupart les développement qu'il faudrait y lier.
Toujours sur les barrières, je n'en ai pas une vision contractualiste bien que j'ai formulé mon propos de manière qui prête à confusion. Ce que je veux dire, c'est qu'elles sont une construction sociale. Par exemple, la barrière traditionnelle entre comportement masculin et féminin (l'homme est viril et rationnel, la femme est douce et sensible) est une construction sociale mais n'est pas le fruit d'un contract.
Je suis parfaitement d'accord avec l'hypothèse que vous faites. Je vous conseille de vous renseigner sur l'expérience de Asch (l'article sur wikipédia explique bien le principe). Elle est intéressante du point de vue de l'étude du conformisme (qui est, comme vous le dites, le fait que "l’assentiment collectif est en mesure de diriger notre assentiment propre"). En outre, même si l'on considère que les limites de la culture sont définies par contract, les termes du contract sont socialement déterminés dans la mesure le texte s'appuie sur des valeurs implicites qui sont celles de la société. Comme le dit Durkheim, tout n'est pas contractuel dans le contract.
Par contre, vous me semblez très conspirationniste dans votre analyse de la situation actuelle. Vous sous estimez le rôle des mécaniques et des conditionnements sociaux. Je pense qu'il serait possible de concevoir l'évolution des sociétés humaines depuis la naissance de la rationalité à Athènes jusqu'à nos jours comme un processus continu de rationalisation. Aristote, Luther, Descartes, le capitalisme, l'idéologie du progrès, l'eugénisme, etc. sont des étapes dans ce processus. Et Max Weber est l'un de ceux qui l'ont le mieux montré (je pense à l'Ethique protestante et l'esprit du capitalisme, mais aussi à son analyse de la bureaucratie). La rationalisation du temps et donc sa déshumanisation (incarnée par le calendrier) font partie de ce processus.
Quant à la frivolité européenne (car elle n'est pas que française), elle est liée à plusieurs choses : la dévalorisation et la falsification de l'histoire après 1945 et la décolonisation (et donc le développement de la repentance), le passage de la "mystique" à la "politique" (au sens où l'entend Péguy, et qui est pour nous le passage de De Gaulle à Sarkozy, autrement dit celui du projet, de la vision à la gestion, ce qui relève de la rationalisation), et bien sûr le développement de la société de consommation (laquelle est aussi un produit de la rationalisation: la logique propre du système veut qu'il se développe et c'est à l'homme de s'adapter, la preuve en est que l'augmentation de la productivité n'a joué aucun rôle dans la réduction du temps de travail mais a entraîné le développement du marketing, dont le but est de gonfler les ventes).
Je tenais aussi à vous dire que ce débat m'était chose fort agéable, quoique le format me déplaise assez fortement. Je préférerais continuer cet échange par courriel. Peut-être avons-nous un contact commun (puisque nous sommes tous deux parisiens) par lequel nous pourrons échanger nos coordonnées. Dans le pire des cas, je pense être présent le 11 novembre.