L’Oubli des Chrétiens d’Orient.

En ces périodes de bouillonnement des Proche et Moyen-Orients, on peut regretter que vu d’Occident, et surtout à travers les médias, une part importante du paysage culturel et politique de ces régions nous échappe. C’est en fait une part de la population de ces nations dont la faiblesse numérique (10 millions à peu près) n’est rien au regard de l’importance historique, politique et culturelle que leurs concitoyens accordent encore à cette minorité. Dans le monde musulman en effet, quel occidental, s’il n’est personnellement intéressé, ou grand spécialiste de la question, connaît aujourd’hui le rôle capital que jouent les Chrétiens d’Orient ?
Ce fut donc une agréable surprise que de trouver une (trop) courte analyse de leur situation en première page de « Ouest France » qui accordait sa tribune « point de vue » au médiologue Régis Debray. Si l’article pose les bonnes questions, le sujet est bien trop vaste pour être traité dans les quelques lignes qui lui étaient accordées. Or, il est capital de bien comprendre pourquoi ces populations sont des « catalyseurs » si importants pour le monde musulman, et pourquoi leur rôle est si mal compris en Europe.

Irak, Palestine, Iran, Liban, Syrie, Jordanie, Egypte… nous retrouvons ces noms en « unes » de nos quotidiens trop souvent, ces pays sont le théâtre des conflits ou des tensions les plus caractéristiques du monde musulman, et quel que soit la situation, que le conflit semble opposer l’Occident « américanisé » (et non plus chrétien malheureusement) ou Israël -qui l’est tout autant- à l’Islam, ou bien les Chiites aux Sunnites, ou bien l’Islam « modéré » au fondamentalisme comme en Égypte ou les tensions sont chaque jour plus violentes… dans tous ces schémas on retrouve des communautés Chrétiennes qui ont joué le rôle de « tampon » depuis des siècles tandis que, par ailleurs, ils devaient lutter quotidiennement pour leur liberté religieuse.
Ils sont encore aujourd’hui considérés par leurs compatriotes musulmans comme des îlots d’espérance, des catalyseurs de modernité (tout comme dans l’Islam médiéval, leur génie et leurs lettres les faisaient protéger des grands et leur faisaient accorder la liberté de culte). On pressent qu’en Palestine ou au Liban en particulier, ils pourraient être des intermédiaires miraculeux, et l’on ne comprend pas qu’ils soient, sur décision occidentale, écartés des jeux diplomatiques, qu’ils n’éveillent que méfiance chez les décisionnaires occidentaux. Tandis que dans le reste du monde musulman comme en Irak, ils se retrouvent -de par leur constante neutralité dans les conflits de l’Islam, et ayant perdu au profit d’un Occident représenté par une Amérique pourtant honnie le rôle de « juge » que leur apportait cette neutralité- les premières victimes des conflits, victimes dont le témoignage est inlassablement rappelé aux chrétiens d’Occident par l’Oeuvre d’Orient.

Pourquoi donc cet abandon des puissances occidentales qui condamnent aujourd’hui ces populations chrétiennes, pourtant ferment culturel des nations islamiques ? Régis Debray donne cette phrase lapidaire et pourtant assez juste: ils seraient « trop chrétiens » pour les progressistes occidentaux, et cependant « trop arabes » pour les autres décideurs… on pourrait préciser « trop catholiques orientaux » pour les Anglo-Saxons (en effet, la foi des chrétiens d’Orient combine ce qui est le plus de nature a nous émerveiller nous dans le catholicisme et l’orthodoxie, et qui est pour les protestantismes anglo-saxons « horripilant »).
On sait comme nos médias et nos politiques, s’adressant à la masse qu’ils sous-estiment un peu plus chaque fois qu’ils prétendent lui donner des pouvoirs nouveaux, aiment à construire des schémas simplistes. Ainsi, après les absurdités des premières tentatives pour « caser » les Chrétiens orientaux dans ces jeux d’enfants (on se souviendra avec dégoût des discours lors de la guerre civile Libanaise, visant à faire passer le Hezbollah et le fondamentalisme islamique pour une force progressiste tandis que l’on s’échinait à trouver chez les chrétiens libanais quoi que ce soit de passéiste ou de trop traditionaliste au goût de nos « crétins d’Occident » bien-pensant, qui ne peuvent voir le christianisme que comme un ennemi de la modernité), il a paru certainement plus sage de les faire « disparaitre » de la face médiatique du globe.

Résultat: alors que les Palestiniens et les Libanais considèrent « leurs chrétiens » comme des « frères » (rappelons-nous la présence de Yasser Arafat au coté de sa femme chrétienne à la messe de Noël avec l’approbation silencieuse de la population musulmane) ; alors que les ennemis du Liban, un peu plus réfléchis que ses alliés occidentaux, savent quel gain il y a à frapper les personnalités chrétiennes ; chaque jour un peu plus, nos gouvernements, en imposant à l’Islam leur vision du « choc des cultures » Islamo-Chrétien, sapent l’influence de ses Eglises millénaires, amènent avec la complicité des Islamistes à les présenter comme des « suppôts du grand Satan ». Les condamnant ainsi, il faut bien le dire, à mort, la « tolérance » religieuse de l’Islam étant une constante bien connue des chrétiens -interdits de Culte en Arabie Saoudite ou massacrés en Indonésie…

Une politique étrangère capétienne, confrontée aux problèmes du Moyen-Orient aurait su préserver le rôle d’intermédiaire de ces Églises, tout comme il avait été préservé même au cœur des conflits armés entre Islam et Chrétienté que furent les croisades… Triste constat que celui de l’élimination programmée d’un ami de toujours alors même que tout est fait pour tenter (mais comme un enfant qui joue avec une fourmilière) de jouer à leur place la partition qui est la leur depuis deux millénaires.

Argonath

4 commentaires pour “L’Oubli des Chrétiens d’Orient.”

  1. Catoneo dit :

    Merci pour cet article, Argonath, j’ai appris des choses.
    Je pense comme vous que l’orientalisme des Chrétiens du Moyen Orient les dessert auprès des « pisse-froid » protestants anglo-saxons.
    De plus ils n’arrivent que rarement aux commandes de structures politiques et sont donc jugés inutiles sinon « décoratifs » comme l’excellent Boutros Boutros Ghali.

    A noter quand même que le Dr Georges Habbach qui fonda le FPLP avec Ahmed Jibril, mouvement palestinien le plus violent, était orthodoxe !

    En Irak les chrétiens ont beaucoup souffert des brigades américaines d’évangélisation qui se sont jetées sur la pays après l’effondrement du régime baathiste, et qui les ont indirectement stigmatisés comme alliés de l’envahisseur. Ils restent néanmoins un ferment d’équilibre en Mésopotamie et les Sunnites leur feront une juste place. Du moins espérons-le.

  2. Infinity dit :

    le christianisme est beaucoup plus florissant extra-Europe qu’en Europe, où il est moribond… et à côté de ça on fait des fleurs à la scientologie (Espagne : où est le christianisme ?). Voir les jésuites par ex. qui font beaucoup de missions en dehors de l’Europe.

  3. Lev Nikolaïevitch Lopoukhin dit :

    Juste pour répondre à « la politique étrangère capétienne qui aurait su préserver le rôle d’intermédiaire de ces Eglises ».
    J’imagine que vous avez déjà entendu parler de la quatrième croisade.
    Une expédition où les barbares germains, francs, saxons, angles, assaillirent l’Empire Romain et volèrent les plus belles merveilles de la chrétienté pour les exposer dans leurs châteaux lugubres ou tout simplement pour les vendre aux Vénitiens.
    Non, non… Les Chrétiens eurent toujours à souffrir des manoeuvres de l’Evêque de Rome depuis 1054, et le Roi de France participa activement à la prise de la duexième Rome par les musulmans.

  4. masse dit :

    Mais je vois que l’on en parle de plus en plus. Plus exactement, la presse s’y intéresse de plus en plus : le « Courrier français » et « la Vie » cette semaine présentent cette situation qui devrait être portée au plus haut niveau de l’Etat, me semble-t-il !

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