La méthode Coué ne fonctionne plus ! L’Education Nationale en général et l’Université française en particulier sont en déroute. À l’école, chaque année produit son lot d’élèves incapables de lire, d‘écrire ou de compter. Le collège-lycée unique se solde pour nombre de jeunes par l’obtention d’un bac dévalué, ce qui n‘empêche d’ailleurs pas une grosse minorité de le rater, aujourd‘hui encore, laquelle se trouve alors hors-jeu d‘office, lâchée sur le marché du travail sans qualification. Les rejoignent bientôt moitié de leurs camarades échoués en première année de licence, où s’opère désormais à grands frais une sélection impitoyable mais inéluctable, ainsi qu’à la sortie de la fac quand il s’agit de trouver de trouver du travail. Dans divers pays d’Europe, la jeunesse se révolte, en proie à la détresse d’un monde sans avenir. Ponctuellement, une pure réaction nihiliste et désespérée l’amène à commettre des actes de vandalisme envers la population et l’Etat. Le système éducatif français n’en est pas moins un gouffre financier, probablement le seul au monde qui ait une obligation de moyens sans obligation de résultat. Il faudrait être franchement bon public pour apprécier le spectacle de l’éducation française actuelle, non seulement au vu du passé, mais aussi par contraste avec les pays qui mènent le monde: Etats-Unis, Grande-Bretagne, Allemagne, Inde, Chine.
Quoiqu‘elle ne résolût rien, la réforme Pécresse a moissonné les critiques les plus improbables. On allait générer l’inégalité entre les facs en laissant aux entreprises versatiles les clefs du financement universitaire; or, effectivement, point d’inégalité possible aujourd’hui entre nos facs toutes également médiocres. Cette inégalité d’enseignement se ferait sentir fatalement sur la qualité des qualifications; mais les « diplômes au rabais », c’est précisément ce que nous avons aujourd’hui, faute de réelle sélection. Vraiment, il n‘y a rien à conserver de l‘Université française telle qu‘elle s‘impose aujourd‘hui à nous. Partant de rien, nous pouvons enfin penser sans crainte ni regret à la fac de demain.
Néanmoins, on trouve aussi des interrogations plus légitimes, concernant notamment l’usage que pourraient faire les entreprises des formations dont elles se seraient préalablement rendues maîtresses. On nous serine, en Flandres, avec le cas Bulle, la boîte informatique, qui dit-on s’était taillée une licence sur mesure, la « licence Bulle ». Or, la légende dit que quand Bulle ferma ses portes, les détenteurs de la licence Bulle, ne pouvant travailler chez la concurrence, furent désœuvrés.
Mais ce n’est pas ce qu’on voit dans les autres pays, anglo-saxons et nordiques en tête. Ceux-ci ont su se débarrasser des réflexes primaires et des vues un peu courtes, autant de la part des entreprises que de l’enseignement; hé bien partout, ce sont des entreprises et des universités qui travaillent main dans la main dans l’intérêt de tous. Car c’est la chance des entreprises autant que de la société que d’avoir des promotions universitaires d’excellence, qu’une science profonde et maîtrisée permet d’adapter aux différentes mutations de la vie et du marché: ainsi des « docteurs » britanniques, par exemple, à qui des études spécifiques de valeur offrent des opportunités variées en même temps qu’une culture respectable, quel que soit leur domaine de compétence originel par ailleurs. Du coup, on peut se demander si, alimentant cet état d’esprit dont est jugée coupable d‘avance toute entreprise, les syndicats humanistes ne desservent pas les intérêts qu’ils prétendent servir… En tout cas, il est évident qu’aucune réforme de l’enseignement digne de ce nom ne pourra se faire sans parallèlement une réforme morale et sociale profonde visant à réduire cette vision à court-terme et cet état d’esprit hostile qui se répondent l’un à l’autre, une réforme de type corporatiste suivant le mot d’ordre: « intégration immédiate et systématique des patrons dans la chaîne de production des entreprises », seule solution pour que les premiers œuvrent durablement pour le bien des secondes.
Ce que nous montre Bulle de bien plus inquiétant, et que nous ne voulons pas voir, c’est la guerre des normes. Le monde globalisé dans lequel nous vivons voit s’affronter quotidiennement les entreprises du monde entier sur un marché fini. Dès lors, il s’agit d’imposer ses normes pour s’accapparer les marchés, et réciproquement. Il en est ainsi pour l’informatique mais également pour toute filière technique ou scientifique. Or, si les boîtes françaises ne peuvent travailler avec les facultés sur leurs propres normes, et ainsi tenter de rattraper un tant soit peu le retard immense qu’elles ont pris sur les Etats-Unis, ce sont les firmes américaines qui verrouilleront un jour complètement le marché. Alors, nos universités seront bien obligées de travailler de concert avec elles, pour permettre aux étudiants français de trouver du travail, et il ne sera plus temps alors de discuter les modalités du « plus ou moins d‘Etat » : ce sera la libéralisation pure et simple, à l’américaine, ce qui signifie beaucoup de souffrances pour nous, leurs « amis français »… La réforme est donc inévitable. Mais quelle réforme ?
L’esprit de la réforme Darcos des lycées, c’est de faire des économies. Or, médiocres avec beaucoup d’heures de cours, de personnels et de moyens, on comprendrait mal des élèves d’aujourd’hui qu’ils progressent avec moins. Là n’est donc pas le problème, on sent qu’on passe à côté de l’essentiel. Il est tout de même frappant de constater que, des 600 lycéens réunis le 15 novembre dernier autour du ministre de l’Education au sein de ce lieu d’excellence qu’est l’Ecole Polytechnique, pas un n’ait songé à poser la bonne question: celle de la sélection. Car si l’autonomie des universités libèrera nécessairement de substantiels subsides, l’Etat ne jouant plus alors qu’un rôle d’appoint dans ce domaine, ce n’en sera qu’une conséquence secondaire. Le premier bienfait en sera, inévitablement, la fin de l’impasse égalitaire, que seules rendent possible la mainmise de l’Etat et la démagogie des gouvernements: il est en effet toujours plus facile à ceux qui nous dirigent de nous dire que nous sommes tous capables de faire la même chose et de nous entasser dans des lycées puis dans des amphis, que d’engager la réforme dont la société a besoin, mais qui casserait le mythe égalitaire.
Et en effet, que valent toutes les lois destinées à favoriser l’orientation des jeunes si, en dernier ressort, des épreuves sélectives ne peuvent faire prendre conscience de l’issue fatale et de la nécessité de revoir des projets trop ambitieux ? Si, à la base, des portes ne sont pas largement ouvertes au plus tôt afin que chacun trouve sa place dans notre société ? Mais alors que des métiers pas moins honorables que d’autres sont en crise, faute de main-d’œuvre, et ce depuis de nombreux mois, nous préférons continuer de dénigrer les travaux techniques et manuels, avec une insuffisance de vue confondante.
Il faudra encore revoir, à l’évidence, le système des bourses: les abus tout-à-fait ponctuels qui ont pu en être faits par la pratique des « étudiants professionnels » (éradiqués par la sélection nouvelle), il ne faudrait pas à l’inverse que ceux qui aient passé avec succès les épreuves menant au supérieur soient pénalisés par des ressources trop faibles. L’Etat devra encore garantir le caractère national des diplômes, celui-ci étant une condition sine qua non d’une sélection effective et donc équitable. En somme, pour éviter le double écueil de la rentabilité et des habitudes comptables d’une part, de la bureaucratie et des archaïsmes administratifs d’autre part, c’est-à-dire n’être absolument dépendant ni de l’Etat ni des entreprises, l’Université de demain devra utiliser tous les mécanismes à sa portée, et les inventer au besoin. Contre les idéologues et les fâcheux de tous bords, l’aventure intellectuelle des étudiants pragmatiques a d’ores et déjà le goût de l’héroïsme.
Reinelde Maes
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